Lorsque nous t’avons proposé de t’immerger dans l’équipe de la briqueterie de Nagen, afin de partager vos pratiques de travail, vos gestes, vos regards sur la matière céramique tu as tout de suite accepté.

Qu’est ce qui a réellement motivé ta participation à cette résidence?

L’idée de pouvoir assister à la création d’un objet (brique, tuile) du début à la fin d’un processus. Des tonnes de terre extraites d’une carrière jusqu’à la cuisson de briques ou de tuiles, bien sûr en passant par toutes phases de productions nécessaires à l’élaboration de la qualité du produit. J’avais la sensation de pouvoir m’insérer entre chaque étape pour modifier quelques paramètres. J’allais pouvoir enfin quitter les rayons de magasin de bricolage et autres pour enfin pouvoir observer et tenter d’influer sur la fabrication d’un objet.

Cette résidence à la briqueterie de Nagen te permet d’appréhender, d’explorer une thématique qui t’est chère il me semble : celle du milieu ouvrier. Peux-tu nous en dire plus (quelle est la dimension, la notion qui t’intéresse spécifiquement dans le milieu ouvrier?)

Mes parents étaient tous les deux des anciens ouvriers, l’un menuisier et l’autre couturière. J’ai l’impression d’être un peu avec ma famille lorsque je fréquente le milieu ouvrier, c’est avant tout affectif. Observant mes parents évoluer avec difficultés dans ce milieu-là je me suis aussi aiguisé un regard critique sur la question du monde du travail. J’ai retrouvé à la briqueterie de Nagen une façon si particulière de voir le travail artisanal, une « entente » entre la machine et l’ouvrier, la nécessité de faire son travail le mieux possible, « mon travail, celui que j’aime mais celui qui me coûte ». Est-ce que je peux simplement dire qu’il y a quelque chose de charnel voir d’amoureux avec la matière, la terre (crue, cuite, sèche, modelée ou non …) ? Un peu comme mes parents avec le bois ou le tissu.

Il y a une certaine forme d’appartenance à un milieu qui me porte. Bien entendu cela n’a rien à voir avec toutes formes de réunion politique ou syndicale, c’est purement affectif. L’usine, l’atelier, la machine, tous ces termes qui d’un coup d’un seul réunissent un ensemble de personnes qui travaillent dans ce même espace. C’est un milieu difficile, parce qu’il fait froid, il fait chaud, c’est physique, parfois disgracieux mais c’est extrêmement valorisant de faire partie de ceux qui construisent et fabriquent. Toutes ces notions-là conviennent à une certaine forme de camaraderie.

 

Comment se sont déroulés les premiers jours de résidence ? Quelle relation as-tu tissé avec l’équipe ?

Tout d’abord je me suis posé en simple observateur, j’ai regardé les gestes, l’organisation, les relations qu’ils ont entre eux. J’ai essayé de me placer en tant qu’observateur tout en essayant de ne pas me poser en tant que « surveillant », parfois la limite est infime. Rapidement une relation de confiance s’est installée puisqu’ils voyaient que j’adoptais une attitude d’égal à égal. Je me posais simplement dans la position de celui qui ne sais pas faire ce que l’autre fait et c’est purement et simplement vrai. Pour accentuer aussi le climat de confiance j’ai demandé aux étudiants de l’école d’art de Tarbes de s’investir auprès des ouvriers. Tout de suite la connexion est passée, les ouvriers ont eu l’intention de faire passer un savoir-faire, quelque chose de l’ordre de la transmission.

 

Peux-tu nous parler des différentes œuvres qui ont vu ou qui sont en train de voir le jour durant cette résidence ?

Il s’agissait pour moi de « respecter » le caractère de cette chaine de fabrication, la filière. Les deux travaux que je propose sont issus de deux légères interventions dans cette chaîne de production. Un changement de forme de filière pour les tuiles et une prise en main absolument pas « correcte » pour les briques.

La première proposition consiste à fabriquer des tuiles impossibles à tuiler, pour créer l’image d’un toit sur lequel on pourra s’installer et expérimenter la marche du mutin d’une mutinerie ! Tout ceci en référence aux images que l’on peut trouver de la révolte de la prison de Nancy en 1972, le 15 janvier.

La deuxième proposition qui se nomme est simplement le fruit d’une mauvaise manipulation de l’ouvrier qui sort de la filière des briques fraîches et y appose une marque de main. Une fois cuite la brique devient parfaite pour une prise en main et donne invariablement l’envie de la jeter avec force et révolte !

 

La première proposition dont tu parles, et qui a été présentée à la Chapelle Saint Jacques pour ton expo « Aucun bâtiment n’est innocent » nous invite à prendre part à la rébellion. Pourquoi as-tu choisi cette dimension participative ?

La plupart de ma pratique consiste à documenter des espaces, les montrer, les mettre à jour, parfois de manière un peu « autre » ou de tenter une forme de documentation un peu plus expérimentale (voir : Les livres noirs). Mais cette fois-ci ce qui m’intéresse de documenter c’est plus quelque chose de sensoriel, simplement l’expérience de s’élever physiquement parlant en marchant sur un toît. Le vrai travail de cette pièce c’est l’expérience de devoir marcher en équilibre/déséquilibre sur le symbole de la famille, le symbole de la protection, de l’abri, donc une expérience plus participative …

 

Il me semble que l’intérêt porté à l’événement historique de la révolte de 1972 de la prison de Nancy correspond à un prolongement de ton travail sur le milieu carcéral. Pourquoi as-tu finalement choisi de l’aborder lors de cette résidence à la briqueterie ?

Il y avait quelque chose d’inévitable. Les images des mutins sur les toits étaient présentes dans ma tête, ayant lu le livre il y a peu … Voir toute cette production de terre cuite, de tuile, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien. C’est une façon de travailler qui me correspond bien. Parfois mes lectures ou consultations d’archives sont simplement faites pour laisser trainer des choses dans mon esprit, je n’attends pas que les idées germent, j’attends simplement que cela « matche » avec d’autres rencontres, des lieux ou même des personnages.

 

Quel est ton regard sur le rôle de Collective Pulse (agence d’accompagnement sur le fonctionnement interne et la dynamique d’équipe), concepteur de ce projet de coopération et type d’acteur avec lequel tu as peu l‘habitude de travailler, même s’il ne s’agit pas de notre première collaboration ?

Justement si on se reporte à la réponse précédente je pense que vous travaillez de cette manière-là aussi. Vous connaissez les artistes avec qui vous avez envie de travailler, pas uniquement que leurs travaux artistiques mais aussi leurs personnalités, leurs goûts ou encore la façon de gérer les relations humaines. Puis vous rencontrez aussi d’autres équipes, des entreprises, des groupes et les connaissant et étudiant le terrain vous tentez de créer des couples de travail, des binômes. Je vois Collective Pulse comme la possibilité de créer des rencontres qui vont permettre à chacun des acteurs d’aller plus loin. Pour ma part la rencontre avec Chantal et Jacques de la briqueterie me permet de bouger les lignes de réflexions de mon travail, mes expositions sur l’année qui suit, voire même le fil rouge de mon travail.

INTERVIEW NICOLAS DAUBANES- RESIDENCE BRIQUETERIE DE NAGEN

Avec Agnès Faucoulanche, Collective Pulse